dimanche 26 avril 2009

Embrassez-moi, je descends du train.
Целуйте меня, я только что с поезда

Vladimir Thernine


Mais en réalité tout a commencé dans l’avion. Nous sommes avec l’équipe géorgienne de judo qui rentre après avoir gagné le championnat du monde ou la coupe, je ne m’en souviens pas trop. Mais je me souviens parfaitement de la coupe en question, de son existence physique, je veux dire. Cet énorme calice était rempli en permanence de whisky ou de quelque chose du même acabit. Moi aussi j’y ai mis la moitié de la bouteille qu’il me restait. La coupe faisait des rondes entre une vingtaine de passagers, le staff de l’équipe et les champions. La victoire était double, certes ils étaient les plus forts du monde, mais surtout ils ont écrasé les Russes. Les héros totals, accomplis, plus héros n’existe pas. Surtout il en était un, le brave parmi les braves, blessé à la tête il a gagné la finale dans un état somnambulique. Ils ont tous parlé à tour de rôle avant de prendre une gorgée. Tout était digne, même grave. Ils ont commencé à chanter quand m’endormant je pensais à l’accueil qu’ils allaient recevoir chez eux. Je me suis réveillé avant l’atterrissage, la coupe était toujours pleine et le tamada autoproclamé était en train d’expliquer ce que veut dire l’amitié des hommes, des vrais.

Nous sommes assis devant un poste de télé haut perché dans le couloir de la Rustavi 2. A l’écran quatre malheureux avec des têtes de voleurs de poules chopés en flagrant délit. Ce sont des Russes, des agents présumés du FSB. Le contingent de la chaîne est en ébullition. Paata me traduit à voix basse ce que dit à l’écran un

journaliste surexcité. Je fais de même dans l’oreille de notre chef opérateur français. Les relations Poutine-Saakachvili pourrissaient déjà depuis un long moment, mais avec ces individus à l’écran l’aversion est montée d’un cran. Paata me dit, le soir même, que tout ça se terminera par la guerre. Je le traite de fou. Malheureusement, c’est lui qui avait raison.

Pour la énième fois je me suis souvenu des propos que Koka Ignatov avait tenus devant Paata et moi, dans un café parisien : " la Russie c’est un mur. Un homme intelligent ne fonce pas dedans, il contourne le mur ". Koka ne m’avait pas permis de régler la note, et pourtant j’étais sur mon territoire. Je me suis senti revenir quarante ans en arrière à l’époque soviétique quand, lors de mes passages à Tbilissi, c’étaient des amis et de parfaits inconnus qui m’interdisaient de sortir le moindre rouble de ma poche. Et une fois à Moscou c’étaient toujours eux qui m’engueulaient si j’insistais pour participer au règlement.
Koka était venu à Paris avec le dernier espoir, il avait un cancer. Il savait parfaitement qu’il ne s’en sortirait pas, mais son attitude ne permettait aucune compassion. Un jour il a gentiment accepté l’invitation à mon anniversaire. Il m’avait offert une de ses lithographies. Je l’ai accrochée de telle sorte qu’on la voie tout de suite quand on entre dans l’appartement. Et chaque fois que mon regard s’arrête sur la fille aérienne du tableau, je me dis que mon heure venue j’aimerais partir avec autant de courage et de dignité que ce grand peintre.

Olivier Montoro notre caméraman et coauteur m’a demandé si dans cette ambiance de guerre médiatique larvée il n’était pas dangereux pour moi de parler russe. J’ai répondu qu’il n’est pas géorgien de se venger sur les Russes à domicile. Durant les quatorze jours de tournage j’ai été interpellé une seule fois au marché central. Olivier, qui avait tourné un peu partout dans le monde, était néanmoins charmé par les vendeurs et les filmait plus que de raison. Entre autres il y avait une babouchka édentée qui riait à gorge déployée quand il la filmait. Paata n’était pas avec nous. Du coup, de l’arrière boutique est apparue une armoire à glace avinée qui nous a regardé méchamment. Quand je me suis adressé en russe à notre Catherine Deneuve locale il a commencé à gueuler illico, du genre de quel droit est-ce que je filme sa grand-mère. " Parce qu’elle est belle !!" ai-je crié moi aussi, en louchant avec méfiance sur ses épaules démesurées. A aucun moment je n’ai pensé qu’on pourrait se battre. Suis-je en train d’idéaliser les Géorgiens ? Ou, comme Grine, ai-je créé mon Zourbagan ? J’en dirai deux mots plus tard, d’abord la télévision de Tbilissi.
A la radio "Utsnobi" deux gentils voyous fatigués faisaient une émission géniale produite avec trois roubles, vingt kopeks par l’ancienne vedette en disgrâce de la chaîne de télévision "Rustqvi 2" Eka Khopheria. Chose inimaginable dans la France conformiste et lisse des bien pensants, c’est en direct qu’elle a envoyé promener les patrons de sa chaîne pour des raisons d’éthique professionnelle. Elle est partie sans demander son reste, en changeant son statut de belle et intelligente star du PAG contre l’anonymat visuel de la radio. La liberté n’a pas de prix.
TchiTchikia et Bitchikia menaient la vie dure à leurs invités placés derrière l’aquarium. Avec des voix trafiquées de salles gosses ils leur posaient les questions les plus gênantes possibles en répondant en même temps aux appels des auditeurs. Je ne pouvais pas rater une telle occasion. Paata a tout organisé et au bout d’une demi-heure je parlais avec les petites silhouettes tapies dans l’ombre. Comme il se doit, ils se foutaient de ma gueule et ne voulaient pas croire que nous étions venus de France. J’ai proposé de montrer mon passeport français, on aurait dit que les gars n’attendaient que ça, ils m’ont tout de suite demandé de rester correct à l’antenne. Alors, il y a eu une minute de fou rire, il n’y avait que moi et Olivier qui ne comprenions pas les causes d’une telle hilarité. Par la suite Paata m’a expliqué dans quel cas on demande à un enfant de montrer son passeport.
Ce tournage, ça a été le bonheur, malgré la fatigue de très longues journées. C’est toujours comme ça en mission, une journée ou deux auraient été un magnifique bonus pour le sujet, mais ça revient plus cher à la production, donc ce n’est pas possible. En général, nous sommes partout bien reçus, l’image positive de la France y est pour quelque chose, mais en Géorgie c’est vraiment spécial. Je ne suis pas spécialement naïf ni bête et je sais qu’en Géorgie il y a autant de salauds, de traîtres, de criminels et d’élites corrompues que partout dans le monde, avec indéniablement un taux élevé de machos. Je sais que si j’y habitais tout le temps mon enchantement serait partiellement perdu. Mais je sais aussi que nulle part ailleurs qu’en Géorgie on ne trouve autant de chaleur spontanée. Et cela a toujours été le cas pendant toute ma vie antérieure, rien n’a changé malgré beaucoup d’eau qui a coulé sous les ponts de Koura… Comme ce dernier jour de tournage quand nous faisions le fil rouge avec qui on a eu beaucoup de chance. C’était un mec intelligent, sachant de quoi il parle*.

Le fil rouge est primordial pour ces sujets. Je n’ai pas eu cette chance au Tatarstan. La femme qui s’est attelée à cette tache, avait un doctorat en communication et était prof à la fac de la télévision de l’Université de Kazan. En un mot une intello. Mais malgré tous mes efforts pour lui faire raconter ce que c’est la TV de son pays, elle racontait sa vie et le bouquin de 300 pages qu’elle a écrit sur les médias tatarstanaises. A Paris mon producteur était dans tous ses états et m’engueulait comme un poisson pourri. Tout le travail était foutu et ne valait plus un kopek. Heureusement, je me suis souvenu d’un ami Tatar avec une tête de vrai mollah, bref plus tatar tu crèves. Nous l’avons installé dans le bureau de producteur et je faisais le prompteur en tenant les feuilles de papiers avec le texte. Mon ami l’a lu avec emphase et le sujet était sauvé.
Excusez cette parenthése d’ancien combattant et revenons sur les rives de la Koura où nous nous sommes installés pour enregistrer l’ossature de notre sujet; C’est un des endroits les plus sympathiques de Tbilissi
Je trouve que la cuisine française est vachement surfaite, un tiers d’esbroufe, un tiers d’emballage verbal, le reste est comestible. J’aime la table géorgienne et j’étais heureux de retrouver le goût de tous les mets qui hantaient mes nuits insomniaques. L’interview était presque bouclée, je salivais depuis une bonne demi-heure et à ce moment un garçon en tchokha s’est approché de notre fil rouge et lui a dit quelque chose en géorgien. J’ai tout de suite compris la chose, j’avais de l’expérience. Discrètement, j’ai jeté un regard panoramique afin de deviner qui nous invitait. " Nous sommes invités par des amis ", a déclaré le fil. Ils étaient cinq à table, avec un âge moyen de soixante-cinq balais. Des seniors bardés de diplomes et de titres. Le maître de cérémonie était propriétaire d’une usine de cognac. Son excellente production (je sais de quoi je parle, j’en ai bu au moins une demi-bouteille) était représentée sur la table en quantité indécente pour le midi et même pour le soir. Nous n’avons pas vu la couleur du menu, le maître n’a pas demandé notre avis sur la pitance. Cela aurait pris trop de temps, il a commandé tout ce qu’il avait dans un épais talmud. Avec une efficacité déconcertante, les garçons ont élevé une espèce d’édifice sur la table, dont le premier étage était composé des hors d’œuvres, le deuxième des plats de poisson et le troisième de toutes sortes de viandes. Il fallait y aller doucement pour éviter l’écroulement. Olivier ne revenait pas de cette abondance, je lui ai expliqué que les Géorgiens gagnent de l’argent pour pouvoir faire de pareils gestes. D’ailleurs, il s’y est déjà habitué avec Paata number too, l’ami d’enfance de notre Paata, le mec le plus drôle que j’ai rencontré à Tbilissi. Ledit Paata nous invitait un jour sur deux dans des restos de son choix. On se revoit tout le temps à Paris mais j’espére qu’on se reverra bientôt à Tbilissi, la ville qui me manque tellement. Néanmoins, notre Français était bluffé. Surtout par la suite. J’avais avec moi, dans une boîte, une jolie flasque que j’ai offert à notre hôte. Il a à peine bougé le sourcil, son chauffeur a mis une caisse de cognac dans le coffre de notre voiture et tous les invités se sont vus offrir de magnifiques coupes dorées pour le vin. Bien sûr, il y avait des toasts, beaucoup, à tour de rôle comme il se doit. Un chanteur, que tout le monde appelait notre Vissotsky, est venu pousser la chansonnette. Très sympa. Aprés lui sont apparus de vrais musiciens professionnels qui sont restés avec nous jusqu’à la fin. Deux ans ont passé, mais chaque fois qu’on se retrouve en compagnie, Olivier raconte à qui l’entendre ce diner. A un moment, mon vis a vis, un médecin de renommée mondiale, m’a regardé attentivement et a déclaré d’une voix grave que les Géorgiens n’ont jamais donné des Juifs. Alors, nous avons trinqué à la santé de ses compatriotes. En tout cas aujourd’hui les Juifs le rendent bien aux Géorgiens. Sur RTVI et "Echo de Moscou" depuis le début du conflit ils sont tous sur la brèche. Chenderovitch, Rodzikhovski, Novodvorskai, Albats et j’en oublie sûrement. La meilleure, indéniablement, est Julie Litvinova. Je ne connais pas ses origines mais sa meule de cheveux frisés permet toutes sortes de spéculations. C’est une fille géniale. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi intelligent et courageux. J’ai très peur pour elle et je n’arrête pas de cracher par dessus mon épaule pour qu’il ne lui arrive pas malheur. Nous enregistrons le talk show d’ Inga Grigolia. C’est une chaman. Du coup je me rends compte que ma lèvre inférieure pend beaucoup plus qu’il ne faut pour qu’un de bien élevé. Je reste scotché pendant une heure sans comprendre un mot de ce qu’elle dit. Je n’entends ni ceux qui sont sur le plateau ni les intervenants moscovites. D’ailleurs, ils n’ont aucune importance, seule compte sa prestation, sa séance d’hypnose de masse. Kachpirovski peut aller se rhabiller. Je l’ai revue à une soirée d’un chansonnier dans une boite branchée de Tbilissi qu’elle animait. Mais là j’ai ressenti beaucoup moins de magnétisme à cause de la densité étonnante de belles filles rarement vues dans le même espace-temps par votre serviteur.

En interdisant IMEDI, Michael Saakashvili a signé le début de la fin de son mandat Je regrette amérement que "Imedi" n’existe plus, c’était une des meilleures télévisions que je connaisse.

Par une tendre soirée nous sommes assis avec Koté et Nana au bout de la très belle rue Sharden devant leur boutique aux mille merveilles bourrées d’humour et de talent. Nous fumons, c’est un moment de détente aprés une journée de dur labeur. Devant nous passe une petite meute de jeunes touristes français. L’un deux hume l’air et lance, "elle est bonne celle-là". J’ai acheté chez Koté et Nana des tee-shirts pour tous mes amis en France, mais avec ´"Tchétchéne éternel" je suis comme un chien sur sa botte de paille. Je le garde pour moi (il n’est pas question de l’offrir) mais je ne le porte pas non plus pour ne pas l’abimer. Je sens que je vais l’encadrer et l’accrocher au mur pour que tous mes invités puissent profiter de cette perle. Des perles comme ça, Koté en pond tous les quarts d’heure.
...
Nous sommes dans l’aéroport en attendant l’embarquement.

La tchatcha de Koté que j’ai bu avant le départ en quantité estimable même pour un Géorgien, me fait des trous dans l’estomac et exige un bout de quelque chose à jeter dans la chaudière. Je m’avance vers une charrette ambulante avec des khachapouri’s en train de mourir de leur mort naturelle. Je vois de loin que c’est un truc indigeste, comme tout ce que l’on vend dans les trains et aux aéroports. A côté trois Géorgiens essayent de planter leurs belles dans le produit cornu et qui résiste bien. La vendeuse avec l’air souffrant regarde par dessus leurs têtes. « Un khachapouri », fais je en russe. « C’est pour moi », se manifeste tout de suite un des Géorgiens. Ne sachant quoi faire je dis «madlob» (en vidant la moitié de mes connaissances du géorgien) et je lui tends le paquet de Camel qu’il me reste de mes réserves ramenées de Paris. Nous sommes plantés là comme des cons en regardant droit devant nous, le temps que la femme fatiguée m’emballe la chose qui a usurpé le nom d'un « pirog » que j’adore. Nous ne disons rien, mais nous pensons la même chose « que tôt ou tard tout redeviendra comme avant, malgré les efforts de ceux qui font la guerre en notre nom. » En tout cas moi j’aimerais bien y croire

J’ai écrit ce petit récit pour vous tous et vos magnifiques femmes :
Pour Gotcha, qui a promis de demander à ses enfants, quand ils gagneront l’US Open et seront les premières raquettes de l’ATP, de nous accorder une interview à Paata et moi.
Pour (docteur et sa femme qu’on a tourné) une famille de vraies intelliguents de Tbilissi. Nous les avons filmés tous, des grands parents aux petits enfants. Ils font la joie de notre sujet.
Pour Zoura, mon cher ami de 40 ans. J’étais ravi de le retrouver avec toute sa marmaille et même son petit-fils, tous en pleine forme. Il est toujours aussi drôle, autant que jadis à Moscou quand on n’avait pas encore un seul poil blanc.
Pour notre Torniqué, toujours présent et de bonne humeur, sans qui on n’aurait pas pu s’en sortir vu la quantité de boulot à abattre.
A mon avis, nous avons fait, avec la télévision des Géorgiens, un des meilleurs sujets de la série Toutes les Télés du Monde (une centaine d’épisodes tournés dans le monde entier). Tout y est, la souffrance, le bonheur d’exister, l’humour, le chagrin et surtout la vérité de la narration. "Dis-moi ce que tu regardes à la télé et je dirais qui tu es", c’est la devise de cette série. J’ai l’impression que nous avons réussi à montrer qui sont les Géorgiens.



P.S. Nous nous sommes retrouvés, Olivier Monotro, Paata Kourdadze et moi, comme au bon vieux temps. Il y a 3 mois nous avons reçu en commande d’enregistrer une interview avec Pierre Richard pour un 52’ documentaire qu'ORT lui consacre. Après d'âpres et longs pourparlers nous sommes enfin chez lui. Il est adorable et nous fait pleurer de rire pendant une heure. Les auteurs du sujet ne pouvaient pas passer à côté d’un épisode important de sa vie, le film de Nana Djordjadze « Les 1001 recettes… », où il tient le rôle principal. Entre autres ils se sont interessés à sa fameuse réponse de retour en France à un journaliste français. « Après la Géorgie rien ne me fait plus peur » déclara t-il alors. Et donc Pierre nous a raconté le pourquoi de cette déclaration. Ce faisant il était encore plus drôle qu’à l’écran. Et quand il mimait une attablée géorgienne Olivier a tellement ri qu’il a failli louper cette séquence géniale. Ca lui a rappelé notre séjour à Tbilissi, il en a parlé pendant une demi heure. J’espère que les auteurs vont garder ce morceau d’anthologie et ne le couperont pas au montage. Si c’est le cas vous pourrez voir au mois d’août tout l’amour que porte le Grand blond pour votre pays.


17 avril 2009